Faire mouche de Vincent Almendros, Les Editions de Minuit.

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Trois ans après « Un été », je retrouve avec immensément de plaisir l’écriture vive et tranchante de Vincent Almendros qui sait à merveille restituer avec peu de mots une atmosphère troublante où le drame est tapi dans l’ombre et les secrets.

L’histoire se passe en plein mois d’août, dans une chaleur lourde et écrasante, non plus à bord d’un voilier comme avec « Un été » mais dans le huis-clos du hameau de Saint-Fourneau presque un désert où Laurent Malèvre revient après plusieurs années d’absence pour assister au mariage de sa cousine. le mariage est peut-être heureux mais les retrouvailles avec sa famille ne le sont pas.

La tension est palpable à chaque page, j’ai été fort impressionnée par la manière dont l’auteur esquisse ses personnages au fusain, fait ressortir leur trait de caractère par un seul mot cinglant, par un geste à vif, une attitude sans équivoque qui n’a pas besoin de démonstration et de paroles.
Et les silences prégnants sont terriblement significatifs. La mère de Laurent, son oncle, sa cousine Lucie et la compagne de Laurent, tout se joue entre eux dans une arène de faux-semblants et d’interdiction muette. Interdiction de parler du passé qui fait peser sur les épaules de Laurent un lourd héritage.

J’ai beaucoup aimé vivre de l’intérieur l’étrangeté et le mélange des émotions contradictoires de Laurent hanté par quelque chose, qu’il cache à lui-même et aux autres. Il est parmi les siens sans être là, il cherche ce qui aurait pu le sauver en vain peut-être, de lui-même et d’une famille bancale.

Coup de cœur !

 

 

 

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Les hautes herbes, de Hubert Voignier – Editions Cheyne

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Ce magnifique recueil est une ode à la nature.

Quatre souffles, quatre postures pour faire affleurer le trouble sensoriel au plus intime de l’être et de sa conscience.

Lélan joyeux, le corps arqué vers le chant d’herbes et de fleurs sauvages entrelacées :

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« Comme si la nature toute entière se fendait d’un large sourire et s’ouvrait généreusement à ma conscience, s’offrait dans tout sa profondeur et sa folle opulence ; comme si mon âme par le truchement du regard avait pleinement accès à l’intimité du monde au dehors »

Le regard ébloui dans la connaissance  livresque et chatoyante  de chaque espèce :

 » le plaisir de voir défiler tous les noms, les beaux noms des plantes sauvages….d’y voir un peu plus clair dans cet océan de formes et de couleurs ».

Le rêve, devenir autre, minuscule insecte ou chevelure ébouriffée au vent dans l’infinité végétale au risque de l’étouffement.

La pensée, un avertissement de la nature, la nécessité de la protéger et d’en prendre soin chaque seconde de notre vie :

.. »et jusqu’à la fin des temps, de goûter pleinement la beauté du monde, d’en prendre la mesure, sans peser plus que son propre poids, sans s’attarder ni laisser de traces trop profondes derrière si, afin que partout où l’on a passé du bon temps, l’herbe repousse justement sous les pas« .

 

 

 

Et l’amour aussi a besoin de repos, de Drago Jancar – Editions Phébus

et l'amour a aussi besoin de repos

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J’aime énormément quand Drago Jancar parle de son pays, la Slovénie avec des personnages forts attachants et un territoire superbe aux cultures multiples qui n’a pas été épargné par les conflits de par sa position stratégique.

Dans son dernier roman, Drago Jancar s’inspire d’un photo d’archives prise dans une rue de Maribor dans les années 1940 où l’on voit deux jeunes filles qui parlent entre elles et le profil de deux soldats en uniforme allemand.

Cette photo sert de cadre au premier chapitre du livre qui raconte le terrible destin de deux hommes et une femme, tous les trois slovènes.

Ludek qui a changé son prénom en Ludwig est devenu officier dans l’armée allemande, Tine a pris le maquis en tant que résistant et Sonja est la personnification de tout le malheur qui s’abat sur son pays.

Drago Jancar n’épargne aucune scène, les tortures dans les caves, les otages fusillés dont la vie est suspendue à une livraison de clous pour fermer leur cercueil, les faits sont effroyables de vérité.

Le terrible sort réservé à Sonja m’a bouleversée, trahie et abandonnée, elle ne sera plus que l’ombre d’elle-même à son retour du camp qui réserve un sort particulier aux femmes cultivées.

Les faits racontés sont d’autant plus poignants et difficiles à supporter que la vie d’avant la guerre était douce et pleine de promesses pour Sonja et Valentin. Ils étaient amoureux, ils aimaient la nature et la poésie slovène de Macha qu’ils s’écrivaient mutuellement.

Sans la guerre, l’officier Ludwig Mischkolnig serait-il resté Ludek, ce jeune homme aimable qui avait aidé Sonja à se relever alors qu’ils skiaient à la montagne. Lui non plus, il ne sera pas épargné. Il aurait peut-être trouver l’amour et l’affection qui lui manquait pour devenir un homme.

J’ai été sauvée par la poésie et les beaux passages sur la nature, toujours bienveillante et présente à l’homme, la nature n’a pas de velléité .

Dans son errance dans les bois lui tenant lieu de maquis, Valentin retrouvera un peu d’humanité au contact de la nature « il sentit que la fraîcheur des hautes fougères humides, brunes et un peu gelées, des riches couches de feuilles tombées des hêtres, et celle des pins odorants et l’âpreté de l’air frais, il sentit que tout ce qui était autour de lui se changeait en sentiments, en respiration, en veines, en battements de coeur qui tapaient sur les tempes après sa longue marche ».

Le secours de la nature et de la poésie pour ressentir à nouveau une onde de joie ou faire jaillir aux yeux de Sonja des larmes libératrices quand elle lira bien des années plus tard ces vers de Byron qui donnent le titre au livre :

« Ainsi nous n’irons plus vagabonder

Si tard la nuit…

Car l’épée use le fourreau

Et l’âme épuise le coeur,

Et le coeur doit faire halte pour souffler

Et l’amour aussi a besoin de repos ».

Je remercie infiniment Babelio et les éditions Phébus pour ce moment de lecture exigeant et fort.

 

 

 

Géographie d’un adultère, Agnès Riva

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Avec le premier roman d’Agnès Riva, j’ai été conviée à expérimenter une relation amoureuse inédite et j’ai été séduite.
Il ne s’agit pas d’une banale histoire d’adultère entre un homme et une femme, Paul et Ema.
C’est avant tout un voyage dans les pensées d’une femme amoureuse qui veut s’abstraire du présent pour vivre un nouvel endroit, un espace-temps, où tout serait neuf et nouveau.
L écriture très descriptive et détaillée des lieux lave les choses et les endroits de leur utilité primaire ou ordinaire et les fait reluire d’une nouvelle patine.

« Les bruits du dehors, le chant assourdi d’un oiseau, le grondement lointain du passage d’un train, pénétrant à peine, dans la maison, entretient l’illusion d’un lieu neuf, encore jamais essayé ».

Ema boit dans cette nouvelle source, se berçant d’illusions aussi mais rêvant d’un temps recomposé et idéal pour concrétiser son nouvel amour. L’amour caché et silencieux qu’elle voue à Paul, Ema aimerait bien aussi l’afficher sous les feux du regard des autres mais son amant la tient fermement à distance.

Les enlacements et les baisers dans le coin derrière la porte d’entrée de la maison d’Ema, la voiture de Paul quand il la ramène chez elle , un salon de thé bruyant pour faire diversion ou encore un chemin vicinal ou un tourniquet quand il ne restera plus que des souvenirs, tous ces lieux impriment en Ema sa nouvelle cartographie des émotions.

J’ai beaucoup aimé la narration singulière, le style si particulier et finement observateur, j’ai vu dans les yeux d’Ema.
J’ai lu ce texte comme un paysage, une figure anthropomorphique d’une femme épousant les contours d’un espace pour y construire sa place, Ema a certainement gagné en liberté.
Comme le dit le poème sublime d’Aragon « je suis plein du silence d’aimer », Ema remplit les pages de sa présence évanescente, elle m’a laissée un brin entêtant de nostalgie.