Jesse, le héros de Lawrence Millman

jesse le heros

Ce roman m’a profondément bousculée car j’ai été brutalement projetée dans une atmosphère de violence et de noirceur à une époque où l’Amérique s’enlise dans la guerre du Vietnam.

En 1968, loin des lignes de combat, on pourrait croire que les habitants d’une petite ville du New Hampshire coulent des jours plus paisibles mais il n’en est rien.

Lawrence Millman fait ici le portrait tragique et très réaliste d’une génération sacrifiée ou laissée pour compte d’une Amérique déclinante à travers les traits bouleversants d’un jeune garçon, Jesse.

Jesse en proie à une folie qui altère sa vision du monde ne veut pas être enfermé dans une institution, il mène son propre combat contre tous ceux qui l’empêchent de vivre ce qui l’anime, devenir soldat au Vietnam comme son frère et assouvir ses pulsions sexuelles envers les jeunes filles qu’il confond avec l’amour. Jesse ne connaît ni le bien ni le mal. Jesse a besoin d’aide autre que celle de la force ou de la religion.

Ce qui m’a troublée est le fait que l’auteur nous fait entrer dans la tête de l’adolescent en nous faisant suivre au plus près ses pensées et ses actes.

L’auteur ne juge pas, ne condamne pas, il place le lecteur devant la réalité brute, ce point de vue ne m’a pas dérangée mais plutôt bouleversée.

Tout au long de ma lecture, je voulais tellement aider Jesse et éviter qu’il ne commette l’irréparable.

Ce livre est un roman noir , c’est aussi une peinture sociologique et sans concession de la société américaine des années 1960-1970, l’auteur a écrit ce livre à cette époque, donc sur le vif.

Aujourd’hui réédité grâce aux éditions Sonatine, le roman de Lawrence Millman trouve toujours écho et de manière puissante dans notre actualité.

Ce roman bénéficie aussi de la traduction de Claro qui a su parfaitement transcrire l’essence même du livre de Lawrence Millman.

C’est une très belle réussite !

Un très grand merci à Babelio et aux éditions Sonatine pour m’avoir fait découvrir ce livre dans le cadre de Masse Critique !

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La nuit introuvable, Gabrielle Tuloup aux Éditions Philippe Rey

la nuit introuvable

 

 

 

 

 

 

Face à l’attitude distante et sans effusion de tendresse de sa mère Marthe, Nathan qui a aujourd’hui 40 ans s’est barricadé le cœur, aimant doublement son père et recevant de lui par procuration toute la part d’amour manquante.

Quatre ans après la mort de son père pendant lesquels tous les liens avaient été rompus entre sa mère et lui, Nathan est mis tout à coup en face de celle qu’il avait fini par enterrer dans sa mémoire.

J’ai beaucoup aimé ce texte très poétique et délicat qui dit les empêchements d’aimer que l’on s’impose quand des expériences passées montrent que s’abandonner en amour peut faire du mal et détruire, celui qui aime ou celui qui est aimé.

Le roman éblouit par l’amour absolu, l’amour qui ne se dit pas, ne peut s’écrire que sur des pages encore vierges de l’oubli. Sur du papier buvard comme utilisaient autrefois les écoliers pour estomper ici les traces du chagrin.

J’ai aimé entendre les deux voix à l’intérieur du texte, la voix du fils moderne et rieuse, se moquant de lui-même parfois qui allège le poids de la dureté de ce qu’il vit et la voix de cristal d’une mère qui ose enfin s’affranchir de la culpabilité d’aimer.

Gabrielle Tuloup éprise de slam évoque ici la poésie de René Char à plusieurs reprises dans le roman : d’abord,  dans son titre « La nuit introuvable» tirée du poème « Fureur et Mystère  »,  puis en utilisant le prénom Marthe dans son roman  et par le frontispice du livre avec une très belle couverture bleu nuit des Editions Philippe Rey que j’aime particulièrement car cette maison d’éditions  publie  tous les romans de Joyce Carol Oates.

En  cette année commémorative des 30 ans de la disparition de René Char, je ne résiste pas à publier l’intégralité du poème Marthe dans Fureur et Mystère :

« Marthe

Marthe que ces vieux murs ne peuvent pas s’approprier, fontaine où se mire ma monarchie solitaire, comment pourrais-je jamais vous oublier puisque je n’ai pas à me souvenir de vous : vous êtes le présent qui s’accumule.
Nous nous unirons sans avoir à nous aborder, à nous prévoir comme deux pavots font en amour une anémone géante.
Je n’entrerai pas dans votre cœur pour limiter sa mémoire.
Je ne retiendrai pas votre bouche pour l’empêcher de s’ouvrir sur le bleu de l’air et la soif de partir.
Je veux être pour vous la liberté et le vent de la vie qui passe le seuil de toujours avant que la nuit ne devienne introuvable ».