Glaneurs de rêves

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Simple et sublime ce petit livre autobiographique de Patti Smith invite à la rêverie et à la poésie.
Son regard sur les choses et les événements de sa vie nous emporte dans ses voyages. Ses pensées vagabondent pour revenir toujours comme par magie vers le champ des hautes herbes de son enfance.
A cet endroit précis où le petit peuple des glaneurs de rêves cueille sans relâche ce qui a été délaissé et pourtant adoré. Pour le rendre au nuage qui tisse les songes à l’anneau de nuit.
Je me suis laissée emportée par la douce musicalité d’une écriture féerique. Patti Smith n’écrit pas de la poésie, elle est l’âme poétique.
Elle est cet arbre, ce ciel, elle est cette enfant sage dessinant sur le lit à la chandelle de la lune.
Mais elle est ailleurs, traînant toujours à ses côtés un baluchon rempli de graines enlacées aux « bouts de laine arrachés par la main du vent au ventre d’un agneau« .
La poésie est là, dans toutes les choses vues, senties, goûtées, entendues, que les mots limpides résonnent d’une bienfaitrice quiétude.
Soufflez, soufflez vous aussi sur la fleur jaune offerte si généreusement par la lecture de ce livre :
« Comme il est large, le monde. Comme il est haut. Et l’étoffe de l’esprit – l’esprit chargé se fait bouffant, disséminé comme la graine et le duvet. Car telle est la dent-de-lion. Qu’elle se dénude et qu’elle éclate en mille vœux« .

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Dernier salut de Jim Harrison

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ARBRE CLÔTURE

« Ici dans le Montana se dresse un arbre solitaire
près de la clôture, un peu comme un arbre
dans les Sandhills du Nebraska, à des
kilomètres d’ici. Quand je traverse cette pâture stérile
semée de cailloux et de trous d’écureuils,
de blaireaux, de coyottes et de serpents à sonnette
(un millier tués en une décennie
car ils cohabitent mal avec les chiens et
les enfants) en une heure de marche avant d’atteindre
cet arbre, je le trouve oppressant. Sans doute
aussi vieux que moi, il résiste à son isolement,
tout noueux et tordu à cause de ses batailles
avec le temps. Je m’assois contre lui et me fonds en lui.
De retour chez moi dans le crépuscule froid et venteux,
il me semble être parti des années« .

Chemins

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Depuis « la petite trotteuse » et à chaque nouveau roman de Michèle Lesbre, je suis délicieusement bercée par son écriture lumineuse, aérienne et d’une mélancolique beauté.
Le temps qui passe, la mémoire, le voyage façonnent une oeuvre en partie autobiographique.
Avec « chemins », Michèle Lesbre nous invite à l’accompagner dans ses rêveries au gré d’un lent voyage sur un chemin de halage au bord de la Loire.
En route pour rejoindre la nouvelle maison de ses amis, elle ne prend pas une ligne droite mais des sentiers buissonniers qui la ramènent vers les images de son enfance au lieu-dit « le Pommier », à la maison de ses grands-parents et au souvenir tremblant d’un père qu »elle a connu mais dont elle ne sait rien « un intime étranger ».
Less souvenirs parfois douloureux sont atténués par la tranquillité paisible de la campagne où elle rencontre des gens simples et chaleureux : une vieille femme et son chien qui font paître les vaches  » Dans la transparence de l’air, je croyais voir des images d’un étang familier au bord duquel de longs après-midi m’avaient appris la douceur de l’ennui, même si le temps me paraissait trop lent, car j’étais alors une petite fille », un éclusier charmeur et un couple de mariniers amoureux qui l’invitent à dériver dans leur péniche.
Au fil de son vagabondage, la narratrice n’est pas seule, un chien qu’elle adopte sur son chemin l’accompagne et surtout un livre qu’un inconnu avant son départ avait ravivé à sa mémoire en même temps que sa silhouette lui avait semblé étrangement familière. Ce livre plein de fantaisie et de gaïeté est « Scènes de la vie de bohème » d’Henry Murger que lisait son père quand il était jeune homme, « un souvenir de jeunesse » pour lui dont il ne lui a jamais parlé et qui ressemble si peu à l’homme austère qu’elle a connu.
Après tant d’années d’attente et sur le chemin de son enfance, la narratrice est prête à le lire comme si enfin son père ouvrait son coeur.

Orties

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Orties, rêve d’un songe en lettres de feu.
Ce poème est extrait du recueil « Quelle est la nuit parmi les nuits » paru en 2004. Les éditions Al manar mettent en valeur ce très beau texte de Vénus Khoury-Ghata dans ce livre-objet illustré en page de couverture par la gravure estompée de Diane de Bournazel. Il existe également un autre ouvrage avec de nombreuses planches de dessins qui peut être consulté sur le site internet des éditions Al manar.
Orties fait écho au roman « la maison aux orties » qui m’a fait connaître l’auteure et poétesse Vénus Ghoury -Ghata. J’ai retrouvé le même hommage poignant à sa famille et à son enfance dans un village du Liban.
La grande inspiratrice de l’écriture flamboyante de l’auteure est sa mère défunte qui revient dans ses nuits sans sommeil :
« Penchée au-dessus de mon épaule
la morte analphabète surveille ce que j’écris
chaque ligne ajoute une ride à mon visage ».
Arrive le personnage principal du texte, principal parce qu’il se fait entendre par ses bruits et sa colère « la colère du père renversait la maison nous nous cachions derrière les dunes pour émietter ses cris » ;
Les doigts effleurent la cicatrice douloureuse laissée par la mort d’un frère fragile dont la fibre poétique a été violemment atrophiée ;
Les mots écrits sur la page unissent dans le prisme de l’écriture trois soeurs touchées par l’embrasement de la folie :
« Trois soeurs réunies en une seule qui tient la plume
la fait courir sur la page
et la page se met à parler
la page dit :
encrier renversé
lampe brisée
pétrole en flammes
incendie (…) »
Les mots coulent à l’encre rouge des peines et des souvenirs d’enfance indissociables de la guerre et de la violence.
Oscillation constante entre Orient et Occident où la langue universelle deviendrait celle des billes de verre qui tintent dans les poches des enfants.
Sur la page blanche, les fantômes des disparus tracent des courbes et des traits, guident la narratrice vers un horizon de lumière.
Vers un jardin de mûriers arraché des orties envahissantes aux feuilles piquantes :
« je sarcle
élague
arrache
replante dans mes rêves
le matin me trouve aussi épuisée qu’un champ
labouré par une herse rouillée ».

Le dessin des routes

 

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Le narrateur est un homme rescapé dont la vie est balisée de repères.
Il se réveille pour aller travailler dans un port de pêche et finit sa journée en fréquentant le café du village.
Un quotidien monotone et répétitif, une vie en pointillé qui va se raccrocher pour un temps à la présence d’un enfant, Pierre. Sa mère, Diane, est une jeune femme fantasque et pleine de vie mais totalement irresponsable envers son enfant. Pendant les absences fréquentes de Diane, le narrateur s’occupe du jeune garçon comme s’il était le sien.
Les successions de phrases courtes dévoilent les pensées et les gestes de manière si dépouillée mais tellement remplie de signification que l’ordinaire n’est plus banal. le sens de la vie se joue là, dans toute sa nudité.
Il n’y a ni pathos, ni jugement dans ce livre plutôt dérangeant qui bouscule les postulats bien établis. Ce livre est d’autant plus performant que l’auteure Anna Dubosc prête ici sa voix de manière très convaincante au personnage masculin du livre.
Un livre dur et poignant sur les liens marginaux qui tissent une vie, à découvrir aux éditions Rue des Promenades que je remercie vivement ainsi que Libfly (La Voie des Indés).